31 janvier, une mobilisation exceptionnelle !

Deux millions de personnes ont une nouvelle fois défilé dans toute la France le 31 janvier contre le projet de réforme du gouvernement, un niveau de mobilisation jamais atteint depuis 1995. Dans de nombreuses villes, la mobilisation était plus importante que lors du 19 janvier.

« Non aux 64 ans, on ne veut pas mourir au travail », « Macron, viens prendre ma place au ménage à 64 ans et tu comprendras ». À Évreux, chacun son style pour exprimer une volonté commune : dire non au projet de réforme des retraites du gouvernement. Visiblement, dans la préfecture du département de l’Eure, à l’instar du reste de la France, la mobilisation est montée d’un cran : 12 000 personnes ont été recensées contre 9 000 lors de la manifestation du 19 janvier. Dans le cortège, bigarré, la présence de quelques jeunes « préoccupés » ou « soucieux pour nos parents » est visible, et tous les secteurs professionnels sont représentés. « La CFDT a mobilisé très largement », apprécie Maria Lefebvre, secrétaire régionale chargée de la santé au travail et du dialogue social.

« Je devais partir à 58 ans… Maintenant, ce sera après 60 ans », explique Alexandre Troppée, 51 ans, venu manifester avec toute la section de Diffusion Plus, une entreprise de routage et de publicité directe. Entré à 16 ans dans l’entreprise, il y a fait toute sa carrière, si ce n’est une interruption de quelques mois pour service militaire, en 1991. « J’ai été militaire pendant la période de guerre en Irak, et dans ce cas, nos trimestres comptaient double. Je ne suis pas sûr qu’ils gardent la mesure… En tout cas, je ne la vois plus. »

Pénibilité, fatigue et TMS

Mais s’il est inquiet des conséquences de la réforme, c’est surtout au regard de la pénibilité des métiers dans l’entreprise. « Entre les catalogues, les paquets, les documents, on porte entre trois et six tonnes par jour. On inhale aussi beaucoup de produits chimiques comme des encres… », explique-t-il. Les troubles musculosquelettiques (TMS) sont monnaie courante chez les salariés : poignets, épaules, dos… Sylvie, 49 ans, elle aussi salariée de Diffusion Plus, entrée à 18 ans, peut en témoigner. « Dos, bras… depuis deux ans, ça merdouille, et ç’a été reconnu en maladie professionnelle. » Pour elle comme pour tant d’autres, tenir deux ans de plus jusqu’à 64 ans, « c’est non ! ». Déjà, pour tenir, « on prend des médocs : anti-inflammatoires, antidouleurs, etc. »

Plus haut dans le cortège, ce sont les salariés de Bong SAS, un groupe suédois spécialisé dans la papeterie et la confection de sacs, enveloppes, pochettes, qui évoquent leurs conditions de travail. « Les cadences, le port de charges lourdes, le bruit… Maintenant, on a des bouchons d’oreille moulés mais, pendant des années, on n’a pas eu l’obligation de porter des protections auditives, et on avait des machines qui crachaient à plus de 100 décibels ! », raconte Bruno Prentout, 52 ans, le délégué syndical CFDT de Bong. Après trois bonnes heures de marche, le cortège ébroïcien arrive devant la préfecture. Antoine Cartenet, le représentant CFDT de l’intersyndicale locale, prend le micro : « Ne lâchons rien avant d’avoir obtenu le retrait des 64 ans. »

Du côté de la région Grand Est, l’Union régionale interprofessionnelle (URI) CFDT avait soigneusement préparé la mobilisation de ce jour, et les médias locaux ont largement relayé l’appel à manifester. Résultat, les cortèges ont tous enregistré une participation en hausse : 20 000 personnes à Strasbourg, 13 000 à Metz. À Nancy, 20 000 manifestants ont été dénombrés, contre 14 000 le 19 janvier. Le cortège CFDT dans la préfecture de la Meurthe-et-Moselle s’est d’ailleurs étoffé : 4 100 militants ont été dénombrés, soit mille de plus que le 19 janvier.

Cette fois-ci, les étudiants se sont joints à la manifestation, leurs examens étant finis. Et comme pour les jours de grandes manifestations, le circuit s’est achevé sur la très belle place Stanislas. « Certains territoires ont choisi de mobiliser à partir de 17 heures pour que les salariés puissent manifester sans être pénalisés sur leur journée de travail », explique Dominique Toussaint, secrétaire général de l’URI. « Car si la retraite monopolise le débat depuis quelques semaines, la question du pouvoir d’achat est de toute façon très présente. »

“Je ne me vois pas partir à 64 ans”

« Chez nous, c’est un Smic tout le temps. Aucune possibilité d’évoluer, affirme Magali, 37 ans, employée d’un centre d’appels. Et pour ma retraite à taux plein, ce sera 67 ans », soupire-t-elle. Évelyne, retraitée, est venue pour les femmes. « Ce sont elles qui trinquent le plus et ont le plus de mal à arriver à une retraite complète ! » Xavier, lui, a 33 ans. Depuis dix ans, il travaille en trois-huit dans la société Gris découpage, « toujours debout ». Avec vingt minutes de pause pour sept voire huit de travail en cas d’heures supplémentaires, la pénibilité, il connaît, et son dos le fait déjà souffrir. « Je ne me vois pas partir à 64 ans, c’est sûr. » Le cortège est également fort de primo-manifestants comme cette femme secrétaire dans un lycée, après une première reconversion professionnelle et un parcours parfois en pointillé et qui, elle aussi, « en prend pour deux ans ».

À Paris, les syndicats se sont donné rendez-vous dans le secteur de la place d’Italie lors de cette nouvelle journée de mobilisation. Près de 500 000 personnes s’y sont retrouvées, formant une foule dense. « Cette journée est une immense réussite », s’est réjoui Laurent Berger. « Dans les villes dont on a les premiers chiffres, on est autour de 20 % de manifestants en plus. C’est le signe que le monde du travail dans sa grande diversité est opposé aux 64 ans. » Interrogé sur la place de la CFDT au sein de l’intersyndicale, Laurent Berger l’a rappelé : « La CFDT est pleinement dans ce mouvement. Et elle a toujours dit que le recul de l’âge était la mesure la plus injuste. Tant que le recul de l’âge sera dans la réforme proposée, vous me trouverez dans ce cortège. »

Un peu plus haut, l’avenue de Choisy s’est transformée en une marée orange, d’où émergent les ballons CFDT des différentes fédérations. Quelque 60 000 adhérents et militants cédétistes ont répondu présent. Les slogans « Bientôt à la retraite ? Perdu ! » ou encore « Travailler plus sans gagner plus » ornent les pancartes. Les manifestants crient leur désamour pour cette réforme. Parmi eux, Sylvie, salariée du Crédit Agricole. Elle était déjà là le 19 janvier, et elle reviendra s’il le faut : « Cette réforme est purement financière. En repoussant l’âge légal, on fait payer tout le monde, et ce n’est pas correct. »

Plus loin, Véronique, caissière d’un hyper Carrefour, sera concernée par la réforme et devra travailler au moins un an de plus. « Mais, au-delà de ça, le gouvernement veut passer en force. Ce qui est irrespectueux pour la population. Il n’y a pas que des gens syndiqués dans les cortèges ! », fait-elle remarquer. Cette réforme « est un sujet de discussion avec mes collègues. Ils la trouvent injuste ».

Au gouvernement de ne pas rester sourd au message scandé par les deux millions de manifestants partout en France : 64 ans, c’est non !
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